Se connecter



S'inscrire
Mot de passe oublié

Newsletter


Archives

 
Rss 24 Heures sur l'Aire d'Autoroute de Montblanc (A9)


Week-end classé rouge sur les routes. Samedi midi, 793 km de bouchons, un des pics de l'été. Récit d'une journée sur l'aire de Montblanc (Autoroute A9).

C’était le samedi 30 juillet. Journée noire du fameux chassé-croisé des vacances. Le conducteur, un Polonais, avait bu, beaucoup trop. En sortant de l’aire d’autoroute, il a pris la bretelle en sens interdit et a remonté l’A9, à contresens. Quelques minutes. La troisième collision lui a coûté la vie, comme aux trois personnes qui se trouvaient dans la voiture en face. Sur l’aire de service de Béziers-Montblanc (Hérault), où il a stationné – et vraisemblablement bu – pendant six heures, personne ne l’a vu. Un chauffeur comme il s’en arrête chaque jour des milliers. Qui chaque jour font la queue au comptoir du restaurant, s’impatientent dans la file des toilettes, fument une cigarette, se succèdent à la pompe à essence, à la machine à café, à la douche, à la table de pique-nique. Un conducteur comme il en passe 60.000 par jour, et jusqu’à 140.000 lors des pics estivaux. On stationne sur les aires, lieux anonymes et déshumanisés, quelques dizaines de minutes. Quand la pause dure vingt-quatre heures, on découvre une ville – et des visages.

Les routiers
Début de soirée. Les 35-tonnes sont rangés comme une armée de mastodontes. Devant les machines à café, serviette sur l’épaule, cheveux encore humides, les chauffeurs échangent quelques mots sur la journée finissante. Ils vont passer la nuit sur le parking, dans leur cabine. Les Roumains sont nombreux, comme ce couple qui se relaye au volant pour aller d’Allemagne en Espagne en un temps ultracompétitif. "Les Polonais ont été remplacés par les Roumains et les Bulgares dans le dumping. Nous, on fait une partie du trajet en France, puis ils prennent le relais. Ils coûtent beaucoup moins cher", raconte un employé de Norbert Dentressangle, un des leaders du transport. Un autre, nez pointu et cheveux en brosse, a encore une demi-heure à tuer. Repos obligatoire : quarante-cinq minutes toutes les quatre heures trente. Lui roule toujours de nuit, avec les "redifs de RMC". À 7 heures du matin, la plupart des routiers ont décollé. José Ayeda, tee-shirt beige rentré dans le pantalon, vient de s’arrêter pour le petit déjeuner. Trente-neuf ans passés sur les routes, 6 millions de kilomètres au compteur. Il raconte le bébé retrouvé dans son couffin entre les roues du camion, "pour le mettre à l’ombre". Il montre aussi les coups de cutter sur les bâches : "Faut pas croire, il y a aussi des vols entre chauffeurs." Il dénonce "les ferrailleurs du transport", dont les employés "piquent les batteries pendant la nuit". Certains routiers ont toujours une "barre à mine" à portée de main.

Le serveur
Alain a des souvenirs en pagaille et aime les raconter. Chemise et pantalon noirs impeccables, le serveur parle vite, comme pour ne rien oublier dans son exposé de malheurs. Il intervient pour les malaises, aide parfois à changer une roue, tord les portières de voiture quand clés et bébé sont coincés à l’intérieur, raccompagne les papys à leur voiture pour en chasser des voyous qui les rackettent, appelle les pompiers lorsque la compétition pour une place à l’ombre se termine par un nez cassé. Depuis seize ans qu’il débarrasse les tables, il "ne compte plus les accidents" ni les coffres pillés. "Je dis à mes amis : ne vous arrêtez jamais la nuit sur une aire d’autoroute." Ce qui le dépite, ce sont les pilleurs coutumiers, qui opèrent en groupe une razzia ostentatoire dans la boutique de souvenirs. "Il y a quelques années, une fille qui s’était enfermée dans les toilettes a glissé un mot sous la porte : 'Au secours'! Elle venait des pays de l’Est, et des types voulaient l’emmener en Espagne. Ils sont partis avant l’arrivée de la patrouille. À la station, une autre a cassé des bouteilles jusqu’à ce qu’on appelle les gendarmes. Ils l’ont embarquée, mais quand ils l’ont relâchée elle s’est jetée sous un camion."

Les vacanciers
Côté restaurant, les familles prennent leur temps. Certaines pique-niquent sur le parking. D’autres disposent des assiettes, comme cette famille tamoule attablée autour d’un curry d’œufs et de légumes. Cette année, ils sont "moins nombreux", "plus tristes", "plus fauchés", commentent des employés qui regrettent "le grand rush" des étés précédents. "Il y a du monde, mais ça n’achète pas", observe Delphine, à la caisse de la boutique de produits régionaux. Nougats, cèpes à l’huile, cuisses de canard, livres de régimes par dizaines, bols sérigraphiés, tours Eiffel et autres bibelots… "Les Russes et les Ukrainiens sont de bons clients, surtout pour le vin", poursuit la vendeuse. "Les Italiens touchent à tout. Les Chinois… s’il y en a un qui prend un objet, ils repartent tous avec le même." Depuis quelques jours, l’aire vit au rythme des groupes de cars en route pour les Journées mondiales de la jeunesse, à Madrid. Chansons, danses et rires emplissent la terrasse par vagues bruyantes.

Côté station-service, l’arrêt est bref, quelques minutes, le temps de faire le plein, fumer une cigarette, sortir un pull du coffre. Deux pompistes font le service et tentent de fourguer le V-Power, 1,72 euros le litre. Le caissier parle français, espagnol, "italiano un poco" et baragouine en anglais. "Attendez, la 8 a disparu. On a déjà eu une PSP à 76,03 euros aujourd’hui." Une PSP? Une voiture "partie sans payer". Mais gare à la tentation : les filous sont filmés, et la gendarmerie envoie l’addition par courrier.

Vingt-deux heures trente. Le restaurant ferme ses portes. Le parking s’est rempli de camping-cars dont des halos lumineux filtrent à travers les stores. À l’intérieur de son combi Volkswagen, Yasmina, 33 ans, prépare un risotto. "On s’est arrêtés pour laisser refroidir le moteur. Nous allons repartir, on m’a dit de ne pas passer la nuit sur les aires", explique cette Argentine installée en Espagne. À côté, certains, moins craintifs, ont planté la tente.

Les réguliers
Dans le flot d’anonymes, il y a certains profils que le personnel repère. À une heure de Montpellier et une heure trente de l’Espagne, la station-service voit passer son lot de fêtards. "Ce soir, c’était tous ceux qui rentraient du match France-Chili à Montpellier", précise le saisonnier. "Et puis, le week-end, il y a les jeunes qui partent en Espagne." Sourire entendu entre les deux caissiers. Comprendre : les jeunes qui vont à La Jonquera, un des plus grands bordels d’Europe, à quelques kilomètres de la frontière. S’ils sont alcoolisés? "Parfois, oui… mais qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse?" D’autant que l’alcool est interdit dans les rayons des stations-service.

Aussi fréquents mais moins festifs : les commerciaux et VRP en tout genre. Accoudé à un guéridon, José Duarte, le regard étonnamment vif pour l’heure tardive, tourne machinalement la touillette dans son café. Le dixième de la journée. L’endroit lui est-il familier? "Je m’arrête quand j’en ai besoin, je ne fais pas attention aux aires." Des aires comme autant d’îlots identiques qui ponctuent ses 900 km quotidiens. Commercial dans le bâtiment, ce Portugais sillonne la France quinze jours par mois. Parfois il réserve un hôtel, cette nuit il "fermera les yeux" quelques heures sur l’appui-tête de son Audi : "Il faut que je sois demain midi au Portugal!"

Le géomètre
Sous le soleil qui tombe droit, Gaël relève chaque centimètre de l’aire. D’ici à fin 2012, tout aura disparu. "Les normes autoroutières ont changé, explique le géomètre, qui se protège sous son bob. La tendance est de tout rassembler dans un seul bâtiment, pétrolier et restauration." Et de remplacer les bars par des batteries de machines à café. Le restaurant de l’aire de Montblanc est une affaire familiale. Une des dernières cuisines indépendantes du réseau. Mais il vient de perdre l’appel d’offres. Ce sera Autogrill ou Elior, qui à eux deux détiennent la majorité des restaurants et des franchises. Lieux standardisés pour consommateurs indifférenciés

Partager     
  Poster commentaire - Publié le: 14/08/11